De retour à Paris, je peux vous dire que les Français cherchent comme nous l’hiver. Les températures avoisinent ici les 12°C et personne ne s’en plaint! Je fus tout de même déçu de ne pas avoir pu profiter pleinement des joies d’un bel hiver enneigé au Québec. Encore plus déçus étaient les Français sur mon vol de retour. Ils étaient venus vivre l’expérience du grand froid canadien (qui a un statut presque mythique ici en France). Imaginez leur déception lorsqu’ils sont débarqués à Montréal avec leurs Kanuk et leurs raquettes!
Bon, bon… Ce n’est pas de météo ou de réchauffement climatique dont j’ai envie de vous entretenir aujourd’hui mais bien de langue. Les langues sont un sujet qui me passionne et qui suscite les passions d’où je viens. Mes voyages n’ont fait que renforcer cet intérêt. La langue est une identité au même titre que la religion, l’ethnie ou le sexe et les relations qu’un peuple entretient à l’égard de sa langue sont multiples.
D’emblé je vous le confirme, on parle généralement mieux français en France (ou du moins à Paris) et nous sommes davantage bilingues au Québec. Les Français n’ont d’ailleurs pas la relation ambiguë avec l’anglais que nous entretenons en général au Québec. Plus confiants de la pérennité de leur culture et de leur langue, les Français ne voient généralement pas d’un mauvais oeil les grandes entreprises qui affichent ou diffusent des publicités à la télévision dans la langue de Shakespeare (sous-titrés bien sûr). Des pratiques qui feraient scandales au Québec ne font pas remuer la moindre vaguelette ici. Aucun équivalent à notre loi 101 donc.
Je me suis souvent conforté dans l’idée que si le français au Québec s’anglicise, le phénomène est aussi palpable en France. Or je constate que contrairement aux Québécois, les Français sont pleinement conscients de leurs anglicismes. C’est d’ailleurs particulièrement loufoque à quel point les Français raffolent des mots anglais en «ing» : meeting, planning, pressing, parking et le très populaire shopping. Ils sont même allés jusqu’à inventer un mot anglais de leur cru : le footing!
Les Français utilisent l’anglais dans la vie courante principalement pour le chic de la langue. De la même façon, les anglophones font usage de mots français pour faire preuve de raffinement, de culture. Toutefois un anglophone qui dirait «This hors-d’œuvre was such a faux-pas!» sait pertinemment qu’il vient de prononcer du français. (Ne me demandez pas dans quelles circonstances une phrase pareille pourrait être employée!)
Ce qui m’amène au cas du Québec. Vous me trouverez peut-être un peu dur mais je réalise à quel point l’anglais au Québec est souvent utilisé comme béquille à un français déficient. Quand je vous entends dire «Le goaler a savé la puck devant le net», je me demande si vous êtes conscients de la pauvreté de votre français. Chaque fois que vous employez les verbes checker, shipper, catcher, flusher, packer, scotcher, crasher, kicker, et j’en passe, êtes-vous conscients de l’anglicisme?
On se targue au Québec d’avoir une traduction française pour tout. Ne sommes-nous pas après tout le pays où nous magasinons, envoyons des courriels et allons chez le nettoyeur? Il nous arrive même de clavarder et faire de la baladodiffusion! Comment se fait-il alors qu’une société aussi consciente et fière de son patrimoine linguistique que la nôtre ne soit pas plus vigilante?
Je sais que plusieurs d’entre vous avez envie de m’accuser d’intégrisme linguistique. C’est bien connu au Québec que quelqu’un qui s’exprime trop bien est avant tout un snob d’intello ou pire : un maudit Français! Vous vous dites peut-être aussi, non sans raison, que les langues sont vivantes et évoluent. Je serais peut-être de votre avis si le français n’était parlé qu’au Québec. Ce n’est heureusement pas le cas. Le français rayonne dans plus d’une trentaine de pays partout à travers le monde et reste la deuxième langue étrangère la plus enseignée après l’anglais. J’ai eu la chance de trouver des gens avec qui converser en français partout à travers le monde. C’est cette langue commune qu’il est important de préserver au Québec. Nous n’avons aucun intérêt à nous isoler et nous complaire dans un franglais que seuls sept millions de gens seront à même de comprendre.
On ne pourra jamais faire fi de la réalité géographique voulant que nous soyons un peuple de 7 millions de francophones entourés de près de 350 millions d’anglophones. Le bilinguisme est et doit plus que jamais devenir un des atouts premiers du Québec. Il serait toutefois désolant que cela se fasse au détriment du français. J’ose espérer qu’il est encore possible d’être bilingue au Québec tout en parlant bien français.
Plutôt que d’être cynique et de voir la survie du français en Amérique du Nord comme un combat perdu d’avance, je vous invite à prendre conscience de la langue qui est vôtre et de vous l’approprier. Elle est au cœur de notre identité et constitue un dernier rempart contre l’appauvrissement culturel de notre société.